Antigone chawnia : texte adapté d’Antigone pour être jouée par des lycéens

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texte adapté d’Antigone pour être jouée par des lycéens : Antigone chawnia

Adaptation et mise en scène : Antigone chawnia ZIANI Karim

Lycée Ahmed Al Idrissi à Chefchaouen 2019

Noms et prénoms Rôles
Zainab bakhat Antigone
Chifae akedi Ismène
Tasnim srifi Créon
Ayoub oulad ben hsein Hémon
Ouassima makhchane La nourrice
Salma amesmoud Le prologue
Yacine ardoun Garde jonas
Youssef bouzizoua Garde durand
Lamiae merroun Eurydice
Oumaima khatour Garde boudous
Salma mezgane Le messager
Oussama hamdoun La musique
Imane bouchar Le chœur
Karim ziani Metteur en scène

Ce travail était dans le cadre de la vie scolaire, il fait partie des activités de l’atelier Molière animé par le même professeur.

On avait au début participé au festival de Med El Jem au mois de février, rien que pour chasser le trac, car ce genre d’activités théâtrales accepte les pièce en arabe, arabe dialectale, l’amazigh et le français. Donc on préparait bel et bien les élèves pour le festival d’Oulad Teima (https://www.youtube.com/watch?v=EeIe5nk6Iog) , qui est destiné seulement au théâtre en français.

La participation a eu lieu au complexe culturel de la même ville, le 2 avril 2019. La pièce d’Antigone Chawnia a remporté le prix de la meilleure scénographie.

Ce texte est dédié a tous les profs de français qui veulent déguster la mise en scène et aussi la puissance du théâtre comme outil pédagogique.

Antigone chawnia Scène 1

LE PROLOGUE

Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire.

Elle sent qu’elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de sa sœur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder.

Le jeune homme avec qui parle la blonde, Ismène, c’est Hémon, le fils de Créon. Il est le fiancé d’Antigone. Tout le portait vers Ismène : car Ismène est bien plus belle qu’Antigone. Il ne savait pas qu’il ne devait jamais exister de mari d’Antigone sur cette terre et que ce titre princier lui donnait seulement le droit de mourir.

Cet homme robuste, aux cheveux blancs, c’est Créon. C’est le roi. Il a des rides, il est fatigué. Il joue au jeu difficile de conduire les hommes.

La vieille dame qui tricote, à côté de la nourrice qui a élevé les deux petites, c’est Eurydice, la femme de Créon. Elle tricotera pendant toute la tragédie jusqu’à ce que son tour vienne de se lever et de mourir. Elle est bonne, digne, aimante. Elle ne lui est d’aucun secours.

Créon est seul. Seul avec son petit page qui est trop petit et qui ne peut rien non plus pour lui.

Ce garçon pâle, là-bas, au fond, qui rêve adossé au mur, solitaire, c’est le Messager. C’est lui qui viendra annoncer la mort d’Hémon tout à l’heure. C’est pour cela qu’il n’a pas envie de bavarder ni de se mêler aux autres. Il sait déjà…

La nourrice est comme la mère d’Antigone.

Enfin les trois hommes rougeauds qui jouent aux cartes, leurs chapeaux sur la nuque, ce sont les gardes. Ce ne sont pas de mauvais bougres, ils ont des femmes, des enfants, et des petits ennuis comme tout le monde. Ils sentent l’ail, le cuir et TABA et ils sont dépourvus de toute imagination. Ce sont les auxiliaires toujours innocents et toujours satisfaits d’eux-mêmes, de la justice. Pour le moment, jusqu’à ce qu’un nouveau chef de Thèbes leur ordonne de l’arrêter à son tour, ce sont les auxiliaires de la justice de Créon.

Cet homme rouge, c’est le garde il veille à respecter la loi.

Et maintenant que vous les connaissez tous, ils vont pouvoir vous jouer leur histoire.

Elle commence au moment où les deux fils d’Oedipe, Etéocle et Polynice, qui devaient régner sur Thèbes un an chacun à tour de rôle, se sont battus et entre-tués sous les murs de Chefchaouen, Etéocle l’aîné, au terme de la première année de pouvoir, ayant refusé de céder la place à son frère. Sept grands princes étrangers que Polynice avait gagnés à sa cause ont été défaits devant les sept portes de Thèbes.

Maintenant Chaouen est sauvée, les deux frères ennemis sont morts et Créon, le roi, a ordonné qu’à Etéocle, le bon frère, il serait fait d’imposantes funérailles, mais que Polynice, le vaurien, le révolté, le voyou, serait laissé sans pleurs et sans sépulture, la proie des corbeaux et des chacals… Quiconque osera lui rendre les devoirs funèbres sera impitoyablement puni de mort.

Antigone chawnia scène 3 :

LA NOURRICE

D’où viens-tu?

ANTIGONE

De me promener, nourrice. C’était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C’est devenu une carte postale. Il faut te lever plus tôt, nourrice, si tu veux voir un monde sans couleurs. Elle va passer.

LA NOURRICE

Il va falloir te laver les pieds avant de te remettre au lit.

ANTIGONE

Je ne me recoucherai pas ce matin

LA NOURRICE

La nuit! C’était la nuit! Et tu veux me faire croire que tu as été te promener, menteuse! D’où viens-tu?

ANTIGONE, a un étrange sourire.

C’est vrai, c’était encore la nuit. Et il n’y avait que moi dans toute la campagne à penser que c’était le matin. C’est merveilleux, nourrice. J’ai cru au jour la première aujourd’hui.

LA NOURRICE

Fais la folle! Fais la folle! Je la connais, la chanson. J’ai été fille avant toi. Et pas commode non plus, mais dure tête comme toi, non. D’où viens-tu, mauvaise?

ANTIGONE, soudain grave.

Non. Pas mauvaise.

LA NOURRICE

Tu avais un rendez-vous, hein? Dis non, peut-être.

ANTIGONE, doucement.

Oui. J’avais un rendez-vous.

LA NOURRICE

Tu as un amoureux?

ANTIGONE, étrangement, après un silence.

Oui, nourrice, oui, le pauvre. J’ai un amoureux.

LA NOURRICE, éclate.

Ah! c’est du joli! c’est du propre! Toi, la fille d’un roi! Donnez-vous du mal ; donnez-vous du mal pour les élever! Elles sont toutes les mêmes! Tu n’étais pourtant pas comme les autres, toi, à te mettre du rouge aux lèvres, à chercher à ce qu’on te remarque. Les garçons ne verront qu’Ismène avec ses bouclettes et ses rubans . Hé bien, tu vois, tu étais comme ta sœur, et pire encore, hypocrite! Qui est-ce? Un voyou, hein, peut- être? Un garçon que tu ne peux pas dire à ta famille : « Voilà, c’est lui que j’aime, je veux l’épouser. » C’est ça, hein, c’est ça? Réponds donc, fanfaronne!

ANTIGONE, a encore un sourire imperceptible.

Oui, nourrice.

LA NOURRICE

Et elle dit oui! Miséricorde! Je l’ai eue toute gamine ; j’ai promis à sa pauvre mère que j’en ferais une honnête fille, et voilà! Mais ça ne va pas se passer comme ça, ma petite. Je ne suis que ta nourrice, et tu me traites comme une vieille bête ; bon! mais ton oncle, ton oncle Créon saura. je te le promets!

ANTIGONE, soudain un peu lasse.

Oui, nourrice, mon oncle Créon saura. Laisse-moi, maintenant.

LA NOURRICE

Et tu verras ce qu’il dira quand il apprendra que tu te lèves la nuit. Et Hémon? Et ton fiancé? Car elle est fiancée! Elle est fiancée et à quatre heures du matin elle quitte son lit pour aller courir avec un autre. Tu sais ce que je devrais faire? Te battre comme lorsque tu étais petite.

ANTIGONE

Nounou, tu ne devrais pas trop crier. Tu ne devrais pas être trop méchante ce matin.

LA NOURRICE

Pas crier! Moi qui avais promis à ta mère… Qu’est-ce qu’elle me dirait, si elle était là? « Vieille bête, oui, vieille bête, qui n’as pas su me la garder pure, ma petite. mais à quatre heures du matin tu dors, vieille bête, tu dors, toi qui ne peux pas fermer l’oeil, et tu les laisses filer, et quand tu arrives, le lit est froid! » Voilà ce qu’elle me dira ta mère, là-haut, quand j’y monterai.

ANTIGONE

Non, nourrice. Ne pleure plus. Tu pourras regarder maman bien en face, quand tu iras la retrouver. Et elle te dira : « Bonjour, nounou, merci pour la petite Antigone. Tu as bien pris soin d’elle. » Elle sait pourquoi je suis sorti ce matin.

LA NOURRICE

Tu n’as pas d’amoureux?

ANTIGONE

Non, nounou.

LA NOURRICE

Tu te moques de moi, alors? Tu vois, je suis trop vieille. Tu étais ma préférée, malgré ton sale caractère. Ta soeur était plus douce, mais je croyais que c’était toi qui m’aimais. Si tu m’aimais, tu m’aurais dit la vérité.

ANTIGONE

Ne pleure plus, s’il te plaît, nounou. (Elle l’embrasse) pour des bêtises comme cela -pour rien. Je suis pure, je n’ai pas d’autre amoureux qu’Hémon, mon fiancé, je te le jure. Garde tes larmes, garde tes larmes ; tu en auras peut-être besoin encore, nounou. Quand tu pleures comme cela, je redeviens petite… Et il ne faut pas que je sois petite ce matin.

Entre Ismène.

Antigone chawnia Scène 4

ISMENE

Tu es déjà levée? Je viens de ta chambre.

ANTIGONE

Oui, je suis déjà levée.

LA NOURRICE

Toutes les deux alors!… Toutes les deux vous allez devenir folles et vous lever avant les servantes?

ANTIGONE

Laisse-nous, nourrice. Va nous faire du café. (Elle s’est assise, soudain fatiguée) Je voudrais bien un peu de café, s’il te plaît, nounou.

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LA NOURRICE

Ma colombe! La tête lui tourne d’être sans rien et je suis là comme une idiote au lieu de lui donner quelque chose de chaud.

Elle sort vite.

Antigone chawnia Scène 5

ISMENE

Tu es malade?

ANTIGONE

Ce n’est rien. Un peu de fatigue. (Elle sourit) C’est parce que je me suis levée tôt.

ISMENE

Moi non plus, je n’ai pas dormi.

ANTIGONE, doucement, sans cesser de lui caresser les cheveux Je ne parle pas d’autre chose…

ISMENE

Tu sais, j’ai bien pensé, Antigone.

ANTIGONE

Oui.

ISMENE

J’ai bien pensé toute la nuit. Tu es folle.

ANTIGONE

Oui.

ISMENE

Nous ne pouvons pas.

ANTIGONE, après un silence, de sa petite voix.

Pourquoi?

ISMENE

Il nous ferait mourir. Et moi … Je ne veux pas mourir.

ANTIGONE, doucement.

Moi aussi j’aurais bien voulu ne pas mourir.

ISMENE

Ecoute, j’ai bien réfléchi toute la nuit. Je suis l’aînée. Je réfléchis plus que toi. Toi, c’est ce qui te passe par la tête tout de suite, et tant pis si c’est une bêtise. Moi. Je réfléchis.

ANTIGONE

Il y a des fois où il ne faut pas trop réfléchir.

ISMENE

Si, Antigone. D’abord c’est horrible, bien sûr, et j’ai pitié moi aussi de mon frère, mais je comprends un peu notre oncle.

ANTIGONE

Moi je ne veux pas comprendre un peu.

ISMENE

Il est le roi, il faut qu’il donne l’exemple.

ANTIGONE

Moi, je ne suis pas le roi. Il ne faut pas que je donne l’exemple, moi…

ISMENE

Allez! Allez!… Tes sourcils joints, ton regard droit devant toi et te voilà lancée sans écouter personne. Ecoute-moi. J’ai raison plus souvent que toi.

ANTIGONE

Je ne veux pas avoir raison.

ISMENE

Essaie de comprendre au moins !

ANTIGONE

Comprendre… Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.

ISMENE

Il est plus fort que nous, Antigone. Il est le roi. Et ils pensent tous comme lui dans la ville. Ils sont des milliers et des milliers autour de nous, grouillant dans toutes les rues de Chefchaouen.

ANTIGONE

Je ne t’écoute pas.

ISMENE

Ils nous hueront. Ils nous prendront avec leurs mille bars, leurs mille visages et leur unique regard. Ils nous cracheront à la figure. Il faudra souffrir, sentir que la douleur monte, qu’elle est arrivée au point où l’on ne peut plus la supporter ; qu’il faudrait qu’elle s’arrête, mais qu’elle continue pourtant et monte encore, comme une voix aiguë… Oh! je ne peux pas, je ne peux pas…

ANTIGONE

Comme tu as bien tout pensé!

ISMENE

Toute la nuit. Pas toi?

ANTIGONE

Si, bien sûr.

ISMENE

Moi, tu sais, je ne suis pas très courageuse.

ANTIGONE, doucement.

Moi non plus. Mais qu’est-ce que cela fait?

Il y a un silence, Ismène demande soudain :

ISMENE, a un élan soudain vers elle. Et la caresse .

Ma petite soeur …

ANTIGONE, se redresse et crie.

Ah, non! Laisse-moi! Ne me caresse pas! Ne nous mettons pas à pleurnicher ensemble, maintenant. Tu as bien réfléchi, tu dis? Tu penses que toute la ville hurlante contre toi, tu penses que la douleur et la peur de mourir c’est assez?

ISMENE, baisse la tête.

Oui

ANTIGONE

Sers-toi de ces prétextes.

ISMENE, se jette contre elle.

Antigone! Je t’en supplie! C’est bon pour les hommes de croire aux idées et de mourir pour elles. Toi, tu es une fille. Je te convaincrai, n’est-ce pas? Je te convaincrai? Tu me laisseras te parler encore?

ANTIGONE, un peu lasse.

Je te laisserai me parler, oui. Je vous laisserai tous me parler. Va dormir maintenant, je t’en prie. Tu serais moins belle demain. (Elle la regarde sortir avec un petit sourire triste, puis elle tombe soudain lasse sur une chaise.) Pauvre Ismène!

Antigone chawnia Scène 6

ANTIGONE, court à Hémon qui vient d’entrer.

Pardon, Hémon, pour notre dispute d’hier soir et pour tout. C’est moi qui avais tort. Je te prie de me pardonner.

HEMON

Tu sais bien que je t’avais pardonné, à peine avais-tu claqué la porte. Ton parfum était encore là et je t’avais déjà pardonné. Il rit

ANTIGONE

Ne ris pas ce matin. Sois grave.

HEMON

Je suis grave.

ANTIGONE, dans un souffle.

 Ecoute, Hémon.

HEMON

Oui.

ANTIGONE

tu crois , que tu aurais eu une vraie femme?

HEMON, la tient.

J’ai une vraie femme.

ANTIGONE

Tu m’aimes, n’est-ce pas? Tu m’aimes comme une femme?

HEMON

Oui, Antigone, je t’aime comme une femme.

ANTIGONE

Je suis noire et maigre. Ismène est rose et dorée comme un fruit.

HEMON, murmure.

Antigone…

ANTIGONE

Oh! Je suis toute rouge de honte. Mais il faut que je sache ce matin. Dis la vérité. je t’en prie.

HEMON

Oui, Antigone.

ANTIGONE, dans un souffle, après un temps.

Moi, je sens comme cela. Et je voulais te dire que j’aurais été très fière d’être ta femme, ta vraie femme, sur qui tu aurais posé ta main, le soir, comme sur une chose bien à toi. (Elle s’est détachée de lui, elle a pris un autre ton.) Voilà. Maintenant, je vais te dire encore deux choses. Et quand je les aurais dites, il faudra que tu sortes sans me questionner. Même si elles te paraissent extraordinaires, même si elles te font de la peine. Jure-le- moi.

HEMON

Qu’est-ce que tu vas me dire encore?

ANTIGONE

Jure-moi d’abord que tu sortiras sans rien me dire. Sans même me regarder. Si tu m’aimes, jure-le-moi. (Elle le regarde avec son pauvre visage bouleversé.) Tu vois comme je te le demande, jure-le-moi, s’il te plaît, Hémon… C’est la dernière folie que tu auras à me passer.

HEMON

Je te le jure.

ANTIGONE

Merci. Alors, voilà. Hier. j’étais venue chez toi pour que tu me prennes hier soir, pour que je sois ta femme avant. (Il recule, il va parler, elle crie.) Tu m’as juré de ne pas me demander pourquoi. Tu m’as juré, Hémon! (Elle dit plus bas, humblement.) Je t’en supplie… (Et elle ajoute, se détournant, dure.) D’ailleurs, je vais te dire. Je voulais être ta femme quand même parce que je t’aime comme cela, moi, très fort, et que -je vais te faire de la peine, ô mon chéri, pardon!- que jamais, jamais, je ne pourrai t’épouser. (Il est resté muet de stupeur, elle court à la fenêtre, elle crie.) Hémon, tu me l’as juré! Sors. Sors tout de suite sans rien dire. Si tu parles, si tu fais un seul pas vers moi, je me jette par cette fenêtre. Pars maintenant, pars vite. Tu sauras demain. Tu sauras tout à l’heure. (Elle achève avec un tel désespoir qu’Hémon obéit et s’éloigne.) S’il te plaît, pars, Hémon. C’est tout ce que tu peux faire encore pour moi, si tu m’aimes. (Il est sorti. Elle reste sans bouger, le dos à la salle, puis elle referme la fenêtre, elle vient s’asseoir sur une petite chaise au milieu de la scène, et dit doucement, comme étrangement apaisée.) Voilà. C’est fini pour Hémon, Antigone.

Antigone chawnia scène 7 :

ISMENE, est entrée, appelant.

Antigone!… Ah!, tu es là!

ANTIGONE, sans bouger.

Oui, je suis là.

ISMENE.

Je ne peux pas dormir. J’avais peur que tu sortes, et que tu tentes de l’enterrer malgré le jour. Antigone, ma petite soeur, nous sommes tous là, autour de toi, Hémon, nounou et moi, Nous t’aimons et nous avons besoin de toi. Polynice est mort et il ne t’aimait pas. Il a toujours été un étranger pour nous, un mauvais frère.. Reste avec nous, ne va pas là-bas cette nuit, je t’en supplie.

ANTIGONE, s’est levée, un étrange petit sourire sur les lèvres, elle va vers la porte et du seuil, doucement, elle dit…

C’est trop tard. Ce matin, quand tu m’as rencontrée, j’en venais.

Elle est sortie. Ismène la suit avec un cri :

ISMENE

Antigone!

Dès qu’Ismène est sortie, Créon entre par une autre porte avec son page.

Antigone chawnia Scène 8

Pousse Antigone vers la scène.

LE GARDE Boudous, qui a repris tout son aplomb.

Allez, allez, pas d’histoires ! Vous vous expliquerez devant le chef. Moi, je ne connais que la consigne. Moi, ce qu’elle a à dire, je ne veux pas le savoir !

ANTIGONE

Dis-leur de me lâcher, avec leurs sales mains, ils me font mal.

LE GARDE Boudous

Leurs sales mains ? Vous pourriez être polie, Mademoiselle… Moi, je suis poli.

ANTIGONE

Dis-leur de me lâcher. Je suis la fille d’Œdipe, je suis Antigone. Je ne me sauverai pas.

LE GARDE Boudous

La fille d’Œdipe, oui! HAHAHAHAHAHAH

Ils rigolent.

ANTIGONE

Je veux bien mourir, mais pas qu’ils me touchent!

LE GARDE Jonas

Dis, Boudousse, qu’est-ce qu’on va se payer comme gueuleton tous les trois, pour fêter ça!

LE GARDE Boudous

Chez 3emmi Abdeslam. Elle est bonne, sa soupe.

LE GARDE Jonas

Quelle soupe!

LE GARDE Boudous

Wa lbissara a Sahbi

LE GARDE Jonas

Oui il fait froid ! en plus c’est délicieux

ANTIGONE, demande d’une petite voix.

Je voudrais m’asseoir un peu, s’il vous plaît.

LE GARDE, après un temps de réflexion.

C’est bon, qu’elle s’asseye. Mais ne la lâchez pas, vous autres.

Créon entre, le garde gueule aussitôt.

Antigone chawnia Scène 10

Créon entre avec son page

LE GARDE Boudous

Garde à vous!

CREON, s’est arrêté, surpris.

Lâchez cette jeune fille. Qu’est-ce que c’est? Qui garde le corps?

LE GARDE Boudous

On a appelé la relève, chef.

CREON

Imbéciles! (A Antigone.) Où t’ont-ils arrêtée?

LE GARDE Boudous

Près du cadavre, chef.

LE GARDE Jonas

Faut-il lui remettre les menottes, chef?

CREON

Non. Sortez d’ici.

Les gardes sont sortis. Créon et Antigone sont seuls l’un en face de l’autre.

Antigone chawnia Scène 11

CREON

Avais-tu parlé de ton projet à quelqu’un?

ANTIGONE

Non.

CREON

As-tu rencontré quelqu’un sur ta route?

ANTIGONE

Non, personne.

CREON

Tu es bien sûre?

ANTIGONE

Oui.

CREON

Alors, écoute : tu vas rentrer chez toi, te coucher, dire que tu es malade, que tu n’es pas sortie depuis hier. Ta nourrice dira comme toi. Je ferai disparaître ces trois hommes.

ANTIGONE

Pourquoi? Puisque vous savez bien que je recommencerai.

Un silence. Ils se regardent.

CREON

Pourquoi as-tu tenté d’enterrer ton frère?

ANTIGONE

Je le devais.

CREON

Je l’avais interdit.

ANTIGONE, doucement.

Je le devais tout de même. Ceux qu’on n’enterre pas errent éternellement sans jamais trouver de repos. Si mon frère vivant était rentré harassé d’une longue chasse, je lui aurais enlevé ses chaussures, je lui aurais fait à manger, je lui aurais préparé son lit pour qu’il se repose.

CREON

C’était un révolté et un traître, tu le savais.

ANTIGONE

C’était mon frère.

CREON

Tu avais entendu proclamer l’édit aux carrefours, tu avais lu l’affiche sur tous les murs de Chefchouaen?

ANTIGONE

Oui.

CREON

Tu savais le sort qui était promis à celui, quel qu’il soit, qui oserait lui rendre les honneurs funèbres?

ANTIGONE

Oui, je le savais.

CREON

Tu as peut-être cru que d’être la fille d’Oedipe, la fille de l’orgueil d’Oedipe, c’était assez pour être au-dessus de la loi.

ANTIGONE

Non. Je n’ai pas cru cela.

CREON

La loi est d’abord faite pour toi, Antigone, la loi est d’abord faite pour les filles des rois!

ANTIGONE

Si j’avais été une servante en train de faire sa vaisselle, quand j’ai entendu lire l’édit, j’aurais essuyé l’eau grasse de mes bras et je serais sortie avec mon tablier pour aller enterrer mon frère.

CREON

Ce n’est pas vrai. Si tu avais été une servante, tu n’aurais pas douté que tu allais mourir et tu serais restée à pleurer ton frère chez toi. Seulement tu as pensé que tu étais de race royale, ma nièce et la fiancée de mon fils, et que, quoi qu’il arrive, donc le roi ne me fra pas  mourir.

Antigone le regardant

Vous vous trompez !

ils ne bougent pas, sans se regarder, puis Antigone dit doucement :

CREON, lui broie le bras.

Je t’ordonne de te taire maintenant, tu entends?

ANTIGONE

Tu m’ordonnes, cuisinier? Tu crois que tu peux m’ordonner quelque chose?

CREON

CHHHHHHHHHHHH L’antichambre est pleine de monde. Tu veux donc te perdre? On va t’entendre.

ANTIGONE

Eh bien, ouvre les portes. Justement, ils vont m’entendre!

CREON, qui essaie de lui fermer la bouche de force.

Vas-tu te faire, enfin, bon Dieu?

ANTIGONE, se débat.

Allons vite, cuisinier! Appelle tes gardes!

CREON appelle en sortant

Gardes, gardes…

Antigone chawnia Scène 12

La porte s’ouvre. Entre Ismène.

ISMENE, dans un cri.

Antigone!

ANTIGONE

Qu’est-ce que tu veux, toi aussi?

ISMENE

Antigone, pardon! Antigone, tu vois, je viens, j’ai du courage. J’irai maintenant avec toi.

ANTIGONE

Où iras-tu avec moi?

ISMENE

Si vous la faites mourir, il faudra me faire mourir avec elle!

ANTIGONE

Ah! non. Pas maintenant. Pas toi! C’est moi, c’est moi seule.

ISMENE

Je ne veux pas vivre si tu meurs, je ne veux pas rester sans toi!

ANTIGONE

Tu as choisi la vie et moi la mort. Laisse-moi maintenant avec tes jérémiades. Il fallait y aller ce matin, à quatre pattes, dans la nuit. Il fallait aller gratter la terre avec tes ongles pendant qu’ils étaient tout près et te faire empoigner par eux comme une voleuse!

ISMENE

He bien, j’irai demain!

ANTIGONE

Tu l’entends, Créon? Elle aussi. Qui sait si cela ne va pas prendre à d’autres encore, en m’écoutant? Qu’est-ce que tu attends pour me faire taire, qu’est-ce que tu attends pour appeler tes gardes? Allons, Créon, un peu de courage, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Allons, cuisinier, puisqu’il le faut!

CREON, crie soudain.

Gardes!

Les gardes apparaissent aussitôt.

CREON

Emmenez-la.

ANTIGONE, dans un grand cri soulagé.

Enfin, Créon!

Les gardes se jettent sur elle et l’emmènent. Ismène sort en criant derrière elle.

ISMENE

Antigone! Antigone!

Antigone chawnia Scène 13

ANTIGONE, lui dit soudain.

Ecoute…

LE GARDE

Oui.

ANTIGONE

Je vais mourir tout à l’heure.

Le garde ne répond pas. Un silence. Il fait les cent pas. Au bout d’un moment, il reprend.

ANTIGONE

Tu crois qu’on a mal pour mourir?

LE GARDE

Je ne peux pas vous dire. Pendant la guerre, ceux qui étaient touchés au ventre, ils avaient mal.

ANTIGONE

Comment vont-ils me faire mourir?

LE GARDE

Je ne sais pas. Je crois que j’ai entendu dire que pour ne pas souiller Chefchaouen de votre sang, ils allaient vous murer dans un trou.

ANTIGONE

Vivante?

LE GARDE

Oui, d’abord.

Un silence. Le garde se fait une chique ou son chqef.

ANTIGONE

O tombeau! O lit nuptial! O ma demeure souterraine!… (Elle est toute petite au milieu de la grande pièce nue. On dirait qu’elle a un peu froid. Elle s’entoure de ses bras. Elle murmure.) Toute seule…

LE GARDE

Si vous avez besoin de quelque chose, c’est différent. Je peux appeler.

ANTIGONE

Non. Je voudrais seulement que tu remettes une lettre à quelqu’un quand je serai morte.

LE GARDE

Comment ça, une lettre?

ANTIGONE

Une lettre que j’écrirai.

LE GARDE

Ah! ça non! Pas d’histoires! Une lettre! Comme vous y allez, vous! Je risquerais gros, moi, à ce petit jeu-là!

ANTIGONE

Je te donnerai cet anneau si tu acceptes.

LE GARDE

C’est de l’or?

ANTIGONE

Oui. C’est de l’or.

LE GARDE

Vous comprenez, si on me fouille.  C’est dangereux pour moi

(Il regarde encore la bague.) Ce que je peux, si vous voulez, c’est écrire sur mon carnet. Après, j’arracherai la page.

ANTIGONE, a les yeux fermés : elle murmure avec un pauvre rictus.

Ton écriture…(Elle a un petit frisson.) C’est trop laid, tout cela, tout est trop laid.

LE GARDE, vexé, fait mine de rendre la bague.

Vous savez, si vous ne voulez pas, moi…

ANTIGONE

Si. Garde la bague et écris. Mais fais vite… J’ai peur que nous n’ayons plus le temps… Ecris : « Mon chéri… »

LE GARDE, qui a pris son carnet et suce sa mine.

C’est pour votre bon ami?

ANTIGONE

Mon chéri, j’ai voulu mourir et tu ne vas peut-être plus m’aimer…

LE GARDE, répète lentement de sa grosse voix en écrivant.

« Mon chéri, j’ai voulu mourir et tu ne vas peut-être plus m’aimer… »

ANTIGONE

Et Créon avait raison, c’est terrible, maintenant, à côté de cet homme, je ne sais plus pourquoi je meurs. J’ai peur…

LE GARDE, qui peine sur sa dictée.

« Créon avait raison, c’est terrible… »

ANTIGONE

Oh! Hémon, notre petit garçon. Je le comprends seulement maintenant combien c’était simple de vivre…

LE GARDE, s’arrête.

AAl 3aylaaa Eh! Dites, vous allez trop vite. Comment voulez-vous que j’écrive? Il faut le temps tout de même…

ANTIGONE

Où en étais-tu?

LE GARDE, se relit.

« C’est terrible maintenant à côté de cet homme… »

ANTIGONE

Je ne sais plus pourquoi je meurs.

LE GARDE, écrit, suçant sa mine.

« Je ne sais plus pourquoi je meurs… » On ne sait jamais pourquoi on meurt.

ANTIGONE, continue.

J’ai peur… (Elle s’arrête. Elle se dresse soudain.) Non. Raye tout cela. Il vaut mieux que jamais personne ne le sache. Mets seulement : « Pardon. »

LE GARDE

Alors, je raye la fin et je mets pardon à la place?

ANTIGONE

Oui. Pardon, mon chéri. Sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles. Je t’aime…

LE GARDE

« Sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles. Je t’aime… » C’est tout?

ANTIGONE

Oui, c’est tout.

LE GARDE

C’est une drôle de lettre.

ANTIGONE

Oui, c’est une drôle de lettre.

LE GARDE

Et c’est à qui qu’elle est adressée?

A ce moment, la porte s’ouvre. On entend la marche d’autres gardes. Antigone se lève, les regarde, regarde le premier garde qui s’est dressé derrière elle ; il empoche la bague et range le carnet, l’air important… Il voit le regard d’Antigone. Il gueule pour se donner une contenance.

LE GARDE

Allez! Pas d’histoires!

Les deux gardes entrent !

Antigone a un pauvre sourire. Elle baisse la tête. Elle s’en va sans un mot vers les autres gardes. Ils sortent tous.

Antigone chawnia Scène 14

LA MESSAGERE fait irruption, criant.

La reine, Où est la reine ?

LE CHOEUR, prend place au coin s’adresse au messager

Que lui veux-tu? Qu’as-tu à lui apprendre?

LA MESSAGERE

Une terrible nouvelle. On venait de jeter Antigone dans son trou. Antigone est au fond de la tombe pendue aux fils de sa ceinture, des fils bleus, des fils verts, des fils rouges qui lui font comme un collier d’enfant, et Hémon à genoux qui la tient dans ses bras et gémit, le visage enfoui dans sa robe, il regarde son père sans rien dire, une minute, et, tout à coup, il lui crache au visage, et tire son épée. Créon a bondi hors de portée. Alors Hémon le regarde avec ses yeux d’enfant, lourds de mépris, et Créon ne peut pas éviter ce regard comme la lame. Hémon se plonge l’épée dans le ventre et il s’étend contre Antigone, l’embrassant dans une immense flaque rouge.

La messagère recule

Antigone chawnia Scène 15

Le roi entre

CREON
Ils dorment tous. C’est bien. La journée a été rude. (Un temps. Il dit sourdement) Cela doit être bon de dormir.
LE CHOEUR
Et tu es tout seul maintenant, Créon
CREON
Tout seul, oui. (Un silence. Il pose sa main sur l’épaule de son page.) 

LE CHOEUR, s’avance

Et voilà. Sans la petite Antigone, c’est vrai, ils auraient tous été bien tranquilles. Mais maintenant, c’est fini. Ils sont tout de même tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. C’est fini. Antigone est calmée. Son devoir lui est remis. Un grand apaisement triste tombe sur Chefchaouen et sur le palais vide où Créon va commencer à attendre la mort.

La messagère et en arrière-plan triste en train d’écouter…

Pendant qu’il parlait, les gardes sont entrés. Ils se sont installés sur un banc, leur thé à côté d’eux, leur chapeau sur la nuque, et ils ont commencé une partie de cartes.

LE CHOEUR

Il ne reste plus que les gardes. Eux, tout ça, cela leur est égal ; ce n’est pas leurs oignons. Ils continuent à jouer aux cartes…

Pièce Adaptée par le professeur Karim ZIANI

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Documents du prof 

Rapport de stage CRMEF français qualifiant

Author: Prof.Ziani

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